Burundi – Beaucoup de fautes dans des manuels scolaires !

Analyses

D’innombrables fautes pouvant compromettre l’apprentissage s’observent dans des livres d’élèves et guides d’enseignants à l’école fondamentale et post-fondamentale. Des éducateurs et parents s’inquiètent. Ils dénoncent un « laxisme » des autorités et une « incompétence » des concepteurs. IVOMO en a décortiqué certains.  

Il est 17 heures 22, au chef-lieu de la province de Ngozi [nord du pays]. Six enseignants partagent un verre, à Burengo. Le bistrot dans lequel ils se trouvent est réputé pour ses brochettes aux noms spéciaux : des « zingaro », des « je m’en fous », etc. Chacun en a d’ailleurs déjà commandé.

Dans la cuisine, le « vétérinaire » [rôtisseur] s’active. Sur un feu de charbons ardents, des morceaux de viande grasse se mettent à fondre. En même temps, un vent léger souffle. La fumée se répand. Le graillon est senti de tous les coins.

Trente minutes plus tard. Les brochettes sont servies. Frites, pili-pili, morceaux de citron, Maggi, etc. Ça salive ! Les enseignants savourent les plats. Ils s’amusent, se font des propositions de boire à la santé, …

Joie gâchée !

Un d’eux lance un débat qui perturbe l’ambiance. C’est Edouard [pseudo], professeur de chimie. « Vous seriez-vous rendus compte que nos livres contiennent des fautes ? Je n’arrête jamais d’y penser. En chimie, j’essaie souvent de les corriger, mais, elles sont nombreuses. J’ai exposé le problème à la Direction générale des bureaux pédagogiques. Ils ne m’ont pas écouté ! », lance-t-il, visage renfrogné.

Alfred[pseudo], enseignant de Kiswahili, réagit : « C’est pire dans mes cours ! J’ai répertorié plusieurs types de fautes. De syntaxe, grammaticales, factuelles, d’orthographe, fausses théories, … L’année passée, j’avais rectifié sur chaque page. Hélas, j’ai constaté qu’à l’examen d’Etat, mes élèves qui essayaient de donner de bonnes réponses sont tombés en échec. En fait, les correcteurs utilisent des grilles élaborées sur base des mêmes manuels controversés ! »

Alfred a dû changer de stratégie. « Actuellement, je leur montre les bonnes réponses et leur précise tout de même que durant l’Examen d’Etat, ils doivent répondre ce qui est écrit dans leurs livres, pour juste avoir des points ! C’est véritablement dingue !».

Une autre chose inquiète celui-ci. Le Directeur de son établissement ne veut pas que l’on évoque le sujet publiquement. « Tu n’as aucun droit de critiquer le programme du gouvernement ! », a tonné l’autorité, quand l’enseignant essayait d’en faire mention au cours d’une réunion.

Ainsi, ayant attentivement suivi la discussion depuis le début, Claude [pseudo], assis à côté des reporters d’IVOMO qui, eux aussi, écoutent avec grand intérêt, dépose son Primus sur la table avant de se révolter : « Quel avenir pour nos enfants ? Comment le gouvernement a-t-il permis cela ? »

Vérif-IVOMO

Pour savoir à quoi s’en tenir, notre équipe a vérifié. Dans le but d’analyser efficacement le contenu de quelques manuels collectés, elle s’est basée sur deux types de références : celles de la bibliothèque centrale de l’Université du Burundi, et celles fournies par les enseignants.

Une première faute qui a vite attiré son attention se trouve dans le manuel de l’élève, Sciences humaines, 7ème année, page 14. Il s’agit d’une image sur laquelle on voit deux personnalités.

En réalité, celle d’à droite du prince Louis Rwagasore n’est pas du tout le Roi Mwezi Gisabo. C’est plutôt Inabiyengero, sa fille.

IVOMO s’interroge sur comment le comité scientifique a pu se tromper sur une si importante figure ! Regardez, en bas, le vrai Mwezigisabo.

L’équipe s’est également focalisée sur différents guides de l’enseignant de chimie, section sciences. Par exemple, celui de 1ère année, post-fondamental. A la page 141 où on parle des propriétés chimiques des cétones. On constate que l’équation donnée est incomplète.

Comment devrait-elle être ? On l’a reconstituée. Sur la photo suivante, la partie en rouge correspond aux produits omis.

A la page 142. Sous-titre : l’oxydation et la réduction. Le comité scientifique confond deux termes. Il prend « énergétique » pour « énergique ».

A la page 151. Il donne un faux nom à une équation.

Ce n’est pas « méthyl – 3, butène – 2 oïque ».  C’est plutôt : « méthyl – 4 pentène – 2 oïque ».

Normalement, le principe est simple. On nomme les composés organiques suivant les règles de l’I.U.P.AC (International Union of Pure and Applied Chemistry).

Problème de valence à la page 189 :

Pour la deuxième équation. Ce que l’on trouve après avoir complété les deux membres, c’est plutôt :

Aux pages 192 et 193. Les concepteurs du livre ont confondu le milieu acide avec le milieu basique. Le texte est introduit comme suit : le processus de réduction doit se passer en milieu acide (H+) et être équilibré, ce qui donne :

Selon des chimistes contactés et différentes références, cette équation est mal équilibrée. On l’équilibre comme suit : 

L’exercice n’est pas exhaustif. Dans le manuel de chimie, sciences 2, c’est le même problème. Intéressés, vous pouvez vérifier vous-mêmes aux pages : 30, 35, 44, 46, 50, etc. 

Kiswahili

Deux précisions d’abord. 1) Dans les 3ème et 4ème année, fondamentale, les élèves utilisent un même manuel. C’est-à-dire, deux années sont combinées. 2) Le Burundi est censé enseigner le Kiswahili de l’EAC, communauté dont il est membre.

On constate que le manuel contient des fautes sur plusieurs pages. Et celles d’orthographes sont beaucoup plus fréquentes. Tenez, « 36 » ne s’écrit pas « thelasini na sita ». C’est, « thelathini… ».

Il s’observe également des problèmes de liaison grammaticale, dans l’emploi des adjectifs avec des classes nominales. On est à la page 12.

En réalité, on ne dit pas :Daftari ndogo [un petit cahier]. C’est plutôt : Daftari dogo [il n’y a pas de n sur la racine « dogo »].

Kiskuti moja… [un seul biscuit], c’est aussi erroné. On dit : Kiskuti kimoja

La même irrégularité à la page 18.

Ce n’est pas « Darasa lidogo » [une petite classe]. On écrit : Darasa dogo [sur « dogo » il n’y a pas de li-]. On ne dit pas non plus « Darasa likubwa » [Une grande classe]. On dit « Darasa kubwa » [sur « kubwa » il n’y a pas de li- ]

Exemple d’un livre qui éclaire cette théorie : « Sarufi fafanuzi ya Kiswahili », Gichohi Waihiga, Taasisi ya Elimu ya Kenya, 2016, page 64.

A la page 21 : 

Mnyama huu [cet animal-ci], mnyama huo [cet animal-là : un peu loin], mnyama ule [cet animal-là : loin].

Ces structures sont erronées. Hu-u, hu-o, u-le [les lettres U et O, en rouge, sont des pronoms qui représentent des êtres inertes, des arbres, des plantes, … mais pas des êtres vivants]. La correction est la suivante : mnyama huyu, mnyama huyo, mnyama yule. [On utilise le Y-].  

En Kiswahili, la règle de « Y » s’applique sur les noms d’êtres humains, d’animaux, d’insectes, Dieu, anges, diable, … bref, des êtres vivants [entité animée de vie], à l’exception des plantes. Ça relève de la 1ère classe nominale. On peut le lire dans les livres comme :

Sarufi Maumbo ya Kiswahili Sanifu (SAMAKISA), sekondari na vyuo, Y.M. Kihore D.P.B. Massamba na Y.P. Msanjila, pages 100 et 101

Marudio na Mazoezi kwa vyuo vya walimu, Ahmed E. Ndalu, 1994, pages 2 et 3

Kiswahili kidato cha 3 na 4, J.A. Masebo Nyambari Nyangwine, 2010, page 191

etc.

D’autres manuels

Section économique, cours de français, guide de l’enseignant, 1ère année. On remarque, à la page 50, leçon 22, qu’on a confondu certaines théories. Les mots allusion/illusion, conjoncture/conjecture sont présentés comme des antonymes. Ce qui est faux. Ce sont plutôt des paronymes.

La même section, français, guide de l’enseignant, 3ème année, page 56. Exemples mal choisis.

Par exemple, la deuxième phrase ne répond pas à la question : à cause de quoi. Par contre à « pourquoi ».

Page 109 : préposition incorrecte

Correction : …au Nigeria.

Page 110 (leçon 14) : On prend la locution prépositive « à cause de » pour « grâce à »

Correct : … grâce à ses beaux paysages.

Nous pouvons aussi signaler le problème de programmes non harmonisés. Jetons un coup d’œil sur la définition de « fonds de commerce », dans le guide de l’enseignant, droit, 3ème année, section économique. A la page 61.

Elle ne correspond pas à celle donnée dans le code du commerce en vigueur, dans ses articles 80 et 81 :

Mathématiques financières [MAFINA]

Section économique, 3ème année, guide de l’enseignant, page 35. Le comité scientifique s’est trompé sur la Table financière. Ce n’est pas « Table financière 5 » mais plutôt 4.

Page 38 : On s’est trompé sur un taux dans la résolution du problème. Au lieu de t= 0,0875, on a utilisé 0,09.

Page 47 : On constate une erreur d’addition. Ce qui affecte la suite de l’opération.

Page 68 : fausse donnée.

Pour arriver à la réponse 2 554 662,44914 qu’on a trouvée après la résolution de cet exercice, il faut utiliser « 10 000 000 » au lieu de 1 000 000.

Page 77 : partie incorrecte d’une formule : on utilise 1+t au lieu de « i-t ».

etc.

Deux constats étonnants

Tous ces manuels ont été validés par les hautes autorités du pays.

La préparation et la confection de certains d’entre eux ont été financées par la Belgique, Belin International, Enabel, etc.

Récapitulons

Des parents et éducateurs ne cessent donc d’exiger leur retrait des écoles pour qu’ils soient d’abord corrigés. Pour eux, si rien n’est fait tout de suite, l’enseignement de qualité souvent avancé par le gouvernement comme « pilier de développement durable » risque d’être compromis.

Selon le Robert du XXe siècle, « le manuel est un ouvrage didactique présentant, sous un format maniable, les notions essentielles d’une science, d’une technique, et spécialement les connaissances exigées par les programmes scolaires. » En peu de mots, il est conçu pour répondre aux besoins des élèves, professeurs et parents. C’est pour cette raison qu’il doit être mieux préparé, écrit de façon déchiffrable. Les Editions JPL ont mis en exergue des critères d’un bon manuel scolaire. Il doit : Être garant d’un contenu fiable, être didactique et lisible, être écrit par des spécialistes en la matière, susciter l’intérêt des élèves, éviter l’excès des contenus, etc.

Ainsi, se servir des manuels qui ne respectent pas ces critères pourrait fausser tout processus d’apprentissage. Ce qui est lourd de conséquences. Tout le monde est conscient des dégâts que peut causer un médecin médiocre. Des patients meurent entre ses bras ! Imaginez si le pays a des ingénieurs et architectes médiocres ! Les routes, les hôpitaux, les écoles, … s’écrouleront avant leur durée de vie.

Dans le cas du Burundi, la situation risque d’être aggravée par un système pédagogique déjà lacunaire. Certains enseignants préfèrent demander à l’élève de répéter la leçon, de l’apprendre par cœur, sans se soucier de sa compréhension. Ils ne lui habituent pas assez à utiliser les choses apprises et les concepts pour produire une réflexion originale sur un sujet donné. C’est un savoir importé, ingurgité.

Selon des experts, il ne sert pas grand-chose pour la société ! Seulement, plaire à un enseignant et avoir un diplôme.

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